
Originaire de Nancy, formé à Grasse, parfumeur à Paris, Bertrand Duchaufour est un électron libre passionné de voyages et d’art. Ses inspirations viennent du Bhoutan, du Yémen, de Turquie, d’Inde, d’Afrique. Parfumeur discret mais engagé, il signe de nombreux parfums pour L’Artisan Parfumeur, notamment Timbuktu, Traversée du Bosphore ou encore Séville à l’aube, co-crée Colonia Assoluta avec Jean-Claude Ellena pour Acqua di Parma, est l’auteur de deux flankers de Fahrenheit de Dior et collabore à de nombreuses reprises avec Christian Astuguevieille, directeur artistique de la marque Comme des Garçons, pour qui il composera notamment le parfum Harissa pour la Red Collection, et bien d’autres. En 2025, il fonde L’Entropiste, et ouvre une boutique en plein coeur du Marais à Paris, rue des Francs Bourgeois. Boutique au sien de laquelle on rencontre également le passionné d’art tribal et le peintre qu’il est, au travers des oeuvres qui y sont exposées et qui côtoient ses créations olfactives. Il vient d’ailleurs de recevoir le Fifi Award du meilleur parfum de niche 2026, décerné par la Fragrance Foundation France, dans la catégorie Etoile montante pour sa création Dorian’s Spleen. Rencontre.

En matière d’art, Bertrand Duchaufour affirme avoir des goûts assez éclectiques : « J’essaie de m’ouvrir à toutes les expressions d’art et d’artisanat possibles puisque dans l’art, on peut inclure le travail de la terre, la poterie par exemple. Il y a des poteries qui sont juste extraordinaires, il y a des maîtres japonais de la céramique ou du bambou qui sont eux aussi extraordinaires. »
Parmi ces oeuvres en bambou, il voue une fascination particulière aux paniers à ikebana (art floral japonais). Si leur fabrication est à l’origine traditionnelle et artisanale pour répondre à un besoin en vannerie, ils deviennent aujourd’hui des oeuvres de plus en plus uniques hissées au rang d’art : « Les maîtres du bambou sont devenus des trésors vivants du patrimoine japonais, et certains paniers à ikebana de véritables trésors nationaux. J’ai découvert l’art du tressage du bambou à travers une exposition qui a eu lieu au Musée du quai Branly et qui s’appelait Fendre l’air. »
Cette exposition était organisée par Philippe Boudin qui a beaucoup oeuvré pour la reconnaissance de l’art japonais traditionnel et moderne en France, et qui tient une galerie d’art japonais à Paris : « J’ai visité sa galerie, on a pas mal discuté, puis de fil en aiguille, j’ai commencé à acheter des œuvres en bambou. »
Parmi les œuvres que Bertrand mettrait dans sa galerie d’art idéale, il y aurait donc inévitablement une œuvre en bambou d’un grand maître japonais : « Il s’agit de l’un des des plus grands maîtres, considéré souvent comme le plus grand maître japonais du bambou, son nom est Lizuka Rōkansai. L’œuvre en question a justement été exposée au Musée du quai Branly, elle n’est pas très grande, c’est un bambou tout simple, mais c’est d’une telle sobriété, d’une finesse, c’est juste extraordinaire et je suis resté subjugué dès le premier moment par cette œuvre. »

Il y a quarante ans, Bertrand voyage pour la première fois en Afrique, au Mali. A partir de 1989, il y suit son frère qui s’y installe durant vingt-six ans en tant que coopérant pour des organismes des états français, belges ou encore des banques européennes. A partir de ce moment, il va commencer à s’intéresser à l’art africain, une passion qu’il développe depuis trente-sept ans maintenant.
Dans sa collection idéale, il y aurait donc également une œuvre d’art africain, et plus particulièrement celle d’un artiste inconnu, datant de la fin du XVIIIe/au début du XIXe siècle : « C’est l’oeuvre d’une ethnie dont l’art est considéré comme un des plus grands arts en Afrique, car c’est un art ethnique, un art tribal, dirais-je. »
Cette sculpture est censée représenter un gardien de reliquaire. Certaines ethnies conservaient des reliques des fondateurs de clans. Ces reliques étaient principalement des ossements conservés dans un panier, explique Bertrand et ce panier était gardé par un gardien de reliquaires, aussi appelé un byeri en langue fang. Ce gardien est symbolisé par une sculpture, généralement magnifiquement sculptée, dont les plus beaux exemplaires sont maintenant dans les musées du monde entier ou dans des collections exceptionnelles car elles ont une valeur inestimable.
Depuis les années 80/85 toutes les oeuvres vendues en Afrique sont des copies. Les vraies pièces ont été pillées et se trouvent dans des collections européennes ou américaines : « Il sera obligatoirement question un jour ou l’autre de faire amande honorable. Actuellement, il est beaucoup questions de rendre les oeuvres qui ont été pillées par les états. »
Ces pièces dites « tribales » sont très anciennes, et plus elles sont anciennes, plus elles ont de valeur et font partie de collections remarquables : « Les cotes, elles, sont dues à ce que l’on appelle le « pédigrée » de l’oeuvre, mais aussi la valeur intrinsèque de la pièce, sa rareté, sa beauté. » explique le parfumeur.
Dans ces œuvres-là, il y a un reliquaire qui a fait partie de la fondation Dapper dans le XVIème arrondissement de Paris, dont l’ensemble de la collection a été vendu à une fondation grecque : « Il y en a d’autres qui sont assez connus qui sont très beaux, mais celui-là l’est particulièrement. Pour moi c’est l’un des plus beaux objets qui existe au monde, et nous ne saurons jamais qui en est l’auteur. »

Grand amateur de peinture, Bertrand Duchaufour dessine depuis toujours et se met à la peinture lorsqu’il quitte Grasse pour Paris en 1988.
© Jean Clottes – Ministère de la Culture
Autodidacte, il apprend par lui-même différentes techniques: « D’abord l’acrylique. De l’acrylique, je suis passé à la peinture à l’huile, plus complexe, mais en même temps plus facile. C’est antinomique. Puis j’ai travaillé des techniques mixtes, je me suis remis au dessin puis au pastel, au pastel sec que j’adore. J’ai travaillé la peinture comme un acharné à côté de mon travail de parfumeur pendant dix-sept ans. A partir de 2005, j’ai fait une pause, par manque de temps, et j’ai repris il y a quatre ans. »
Bertrand Duchaufour a toujours été amateur de peinture, de tous styles, des peintures pariétales de Lascaux, à l’impressionnisme, en passant par le génie de De Vinci : « Si je devais faire un choix, je choisirais comme troisième œuvre dans ma collection d’œuvres d’art, une des œuvres pariétales de la grotte Chauvet que l’on ne peut pas voir. On a juste des photos mais les photos sont déjà tellement extraordinaires. »
Les contours parfois flous, dûs à la lumière vacillante du feu qui éclairait les auteurs de ces peintures, sont des détails fascinants pour le parfumeur.
Dans un registre plus « classique », Bertrand a une admiration toute particulière pour le travail de De Vinci: « C’est le plus grand maitre de la peinture de tous les temps, pour moi il n’y a pas au-dessus de lui, ou alors peut-être juste Bach, dans le domaine de la musique. Ce sont les deux demi-dieux de l’Art. »
Le tableau La Scarpagliata (ou L’échevelée), un portrait exposé à Parme, attire particulièrement l’attention du parfumeur: « C’est une peinture inachevée, mais qui est quand même d’une beauté extraordinaire, d’une grâce infinie. »
Il citera également Raphaël, Vermeer, Rembrandt, ou Goya.
Dans les peintre plus modernes, il apprécie Bacon, définit le travail de Rothko d’hypnotique, et considère Monet comme un peintre charnière de la peinture classique à moderne : « Il a inspiré tous les grands peintres expressionnistes abstraits américains comme Joan Mitchell ou Sam Francis. »
« Et puis, si on pouvait mettre une œuvre musicale dans cette collection-là, une œuvre complètement intemporelle, du plus grand génie de la musique classique, avant Beethoven, avant Mozart, ce serait Bach qui était quand même considéré comme le plus grand. Ce pourrait être une fugue de Bach, ou une œuvre complète comme une œuvre religieuse La passion selon Saint Mathieu, par exemple, juste extraordinaire. Génial. »
La culture musicale de Bertrand Duchaufour est multiple. Amateur de musique classique donc, il l’est également de jazz, et réécoute aujourd’hui beaucoup de sons pop rock : « J’écoute David Bowie depuis que j’ai l’âge de quinze ans, aussi Genesis et Pink Floyd, grâce à mes frères et soeurs ainés. Et je ne peux pas ne pas citer Radiohead, et en particulier son leader Thom York que je considère comme l’un des plus grands artistes actuels. »
Bertrand Duchaufour a énormément oeuvré pour que le travail de composition olfactive soit reconnu comme travail artistique, et que l’on considère le parfumeur comme un artiste à part entière : « J’ai toujours revendiqué cela. Le fait est que cela a coïncidé avec le phénomène de starification du parfumeur et cela ce n’est pas forcément un bien. »
Selon lui, il existe un lien évident entre art et parfum qui réside dans le travail par synesthésie, c’est-à-dire par correspondance entre différentes expressions sensitives : « Je fais toujours des correspondances directes entre ce que peut être le champ des couleurs, le champ des sons et le champ des odeurs. Mais en même temps, je ne veux pas essayer de me rapprocher de telle ou telle œuvre, ou de quelque chose de préexistant. »
En témoigne sa collaboration avec Christian Astuguevieille de la marque Comme des Garçons : « C’était un beau travail de collaboration avec quelqu’un qui était un artiste et donc qui savait faire un travail de correspondances. »
Le parfumeur explique avoir des phases créatives, mais qui ne sont pas liées à ce qu’il peut écouter ou voir, ce sont des choses complètement indépendantes pour lui : « Cela m’arrive de faire des correspondances mais pas intentionnellement, c’est plus une démarche similaire. Comme par exemple travailler un parfum monolithique, à la manière des monochromes de Klein ou de Soulages. »
Sensible à la synesthésie donc, Bertrand différencie la démarche qu’il a en peinture, de celle qu’il a en parfumerie : « Je n’ai jamais cherché à essayer de représenter un parfum en dessin. Je pourrais, mais la démarche est complètement différente. Dans le dessin, cela peut devenir très personnel, plus que dans la parfumerie. Parce que l’on ne vend pas un tableau comme on vend un parfum. En peinture, je ne cherche pas à plaire au plus grand nombre, mais simplement à m’exprimer. Alors qu’en parfum, surtout après trente ou quarante ans d’expérience, on se dit bon OK, on va faire quelque chose d’original, pourquoi pas d’innovant, mais on va quand même faire quelque chose d’acceptable. Je travaille toujours à cette limite-là. »
A moins que l’on vive de la peinture : « À ce moment-là, explique le parfumeur, on peut faire pareil que pour la parfumerie, c’est-à-dire commencer à s’engager de façon assez personnelle, et puis cet engagement, ce style commence à plaire. Et s’il commence vraiment à plaire et à se vendre, que sa cote monte, la question peut se poser. De nombreux peintres se sont arrêtés là en se disant puisque cela plait, je vais faire une série, je vais le multiplier par dix, par cent, sans chercher au-delà. Ils ne cherchent pas à approfondir leur travail, à peaufiner ou changer leur style, le modifier, l’améliorer, le faire évoluer. Il y a assez peu d’artistes qui font évoluer leur style, qui se posent la question, qui se remettent en question, même Picasso. Picasso est passé par plusieurs courants, sa période bleue, sa période rose, et puis après il a commencé à trouver des styles en collaborant avec Dufy ou encore Braque. Il s’en est inspiré, se les est appropriés. Il était très doué pour cela, et travaillait à devenir célèbre. »
Alors se pose une question : où positionner la limite entre consensualité et créativité ? Comment chercher à vendre tout en gardant une identité ? Il y a des créateurs qui recherchent la célébrité et d’autres qui cherchent simplement à s’exprimer au risque de ne pas plaire. Et puis il y en a certains qui arrivent à s’exprimer en devenant célèbres, mais c’est peut-être là le plus difficile à atteindre.
Je tiens à remercier sincèrement Bertrand pour sa confiance, sa générosité et sa bienveillance.
