
Originaire du sud de la France et aujourd’hui basé à Miami, le DJ et producteur Olivier Mateu, aka Rodriguez Jr., a pour habitude de composer fenêtres ouvertes, s’imprégnant ainsi de l’empreinte du lieu où il se trouve et notamment de son identité olfactive.
Le sens olfactif est d’ailleurs un sens qu’il considère comme trop souvent négligé alors qu’il possède une puissante capacité de mémoire, et un lien très fort aux souvenirs.
Olivier n’a pris conscience que récemment de l’importance de ses souvenirs olfactifs et de leur impact sur sa musique et sa manière de composer. Ayant déménagé de nombreuses fois et eu l’occasion de vivre dans beaucoup de lieux très différents, Olivier peut aujourd’hui retrouver dans sa musique l’empreinte olfactive de ces lieux.
Ainsi, en réécoutant certaines tracks, il s’est amusé à remonter le temps jusqu’à son enfance : « J’arrive à me replonger là-dedans et à retrouver le lien entre ce qui m’inspirait et la musique, et ça c’est super intéressant, je suis remonté très loin ! J’ai réécouté les premiers morceaux que j’ai enregistrés, j’étais à Montpellier à l’époque : en fermant les yeux, j’arrivais à me remettre dans ce contexte. Je revois ma fenêtre ouverte, je travaillais beaucoup la nuit et souvent, au petit matin, il y avait l’odeur de la mer qui n’était pas très loin et qui arrivait comme ça avec le lever du soleil, mélangée parfois avec des odeurs d’huiles solaires… Ça m’est revenu comme ça, en réentendant ces sons qui datent quand même de plus de 20 ans aujourd’hui, mes premiers travaux avec les Youngsters (ndlr. groupe de musique électro fondé avec Gilles Escoffier en 1999) ou les tout premiers morceaux sous Rodriguez Jr. »

En 2005 Olivier déménage à Bruxelles sur un coup de tête : « De la même façon, je travaillais souvent la fenêtre ouverte et Bruxelles évidemment c’est la pluie, c’est l’odeur de la terre mouillée, de la tourbe, du sous-bois. C’est une influence qui est complètement différente et que j’entends aussi dans ma musique, celle que je composais à cette époque-là, et que j’ai faite pendant une dizaine d’années. On s’éloigne des influences méridionales, et je retrouve vraiment cette odeur de pluie, d’herbe fraiche aussi. »
L’environnement olfactif influence donc fortement la musique de Rodriguez Jr., mais c’est une chose dont il s’est rendu compte avec le recul, n’ayant pas conscience de l’importance qu’avait ce sens dans sa musique et son inspiration au moment où il la composait : « J’ai rencontré Ugo Charron, parfumeur chez Mane, et c’est à ce moment-là, en discutant d’art immersif, que j’en ai pris conscience. L’art immersif m’a toujours passionné, que ce soit dans le théâtre, la musique, avec le Dolby, j’ai travaillé très longtemps avec Dolby sur le son immersif, la vidéo, la 3D. J’ai réalisé avec Ugo que c’était aussi possible avec l’olfactif, c’est d’ailleurs ce qu’il fait avec Cercle, et je n’y avais jamais vraiment pensé. Je travaille actuellement sur un nouvel album en gardant cela à l’esprit. Surtout que dans le monde de la musique c’est quelque chose de totalement ignoré. Les clubs ont tendance à sentir mais pas toujours dans le bon sens (rires) ! »
Après Bruxelles, c’est à Paris qu’Olivier pose ses platines : « Là c’est beaucoup plus précis, c’est beaucoup plus récent, les souvenirs sont encore plus marqués. On avait un vieil appartement, un vieil atelier, qui était boulevard Hausmann au dernier étage. Et c’est vrai que Paris pour moi c’était l’odeur du vieux bois, du vieux papier, des livres, mais aussi l’odeur de la ville. Il y avait aussi l’odeur du voisin qui étendait sa lessive, toutes ces petites choses que l’on ne conceptualise pas facilement mais que l’esprit intègre inconsciemment. »
Enfin, son installation à Miami a été un grand changement : « Je suis maintenant entouré de jasmins, et puis il y a l’odeur de l’océan, c’est assez extrème en fait car la chaleur a tendance à amplifier les parfums qui nous entourent. Beaucoup de fleurs tropicales, d’air humide. J’aime me balader le matin avant de me mettre au travail, et récemment, j’ai été surpris par une odeur de lessive très forte dans tout le quartier, et à force de chercher d’où venait cette odeur de lessive qui sentait si bon, je me suis aperçu qu’elle venait d’un arbre ! »
La musique a toujours fait partie de la vie d’Olivier, ses parents se sont rendu compte très vite qu’il avait une connexion particulière avec le son et la musique. Après quelques années de piano, c’est en écoutant la radio qu’il a une révélation : « Depeche Mode, The Cure, Jean-Michel Jarre en France, Kraftwerk en Allemagne, j’étais obsédé par ces sons et petit à petit je me suis dirigé vers l’univers de la musique électronique. C’est un univers qui est assez immersif aussi d’une certaine manière, parce que l’on travaille avec des sons qui viennent de l’intérieur, qui n’ont pas vraiment de réalité acoustique à la base, contrairement à une guitare ou à une percussion qui vont directement mettre le son en mouvement, là il faut inventer ces sons, il faut les fabriquer, et ça c’est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Petit à petit je suis donc entré dans cet univers, puis je suis parti faire mes études à Montpellier, et là je suis complètement tombé dedans, j’ai commencé à sortir, à rencontrer des gens qui étaient dans cet univers et ça m’a complètement absorbé. »
Ainsi, le milieu culturel, et plus particulièrement olfactif, dans lequel il évolue a un impact réel sur le travail de composition de Rodriguez Jr. Sensible aux odeurs qui l’entourent, voyons maintenant quelles sont celles qui ont marqué sa vie.
Une odeur d’enfance
L’odeur de mon enfance c’est l’odeur des lavandes et des romarins qui étaient dans mon jardin près de Nimes, les lavandes particulièrement. J’allais beaucoup dans les lavandes observer les abeilles, les scarabées, c’est une odeur qui m’obsède encore. Je ramène d’ailleurs souvent des flacons d’huile essentielle de lavande que j’utilise à la maison car j’adore cette odeur. L’odeur des pins aussi, lors des longues balades dans les pinèdes, m’a laissé une trace très forte aussi.
Une odeur de cuisine
J’adore l’odeur de l’huile d’olive. Je suis un grand amateur d’huile d’olive. Ne buvant plus d’alcool depuis sept ans, je retrouve dans la dégustation d’huiles d’olives de différents terroirs une sensation similaire aux cépages des vins. J’adore sentir, goûter des huiles d’olives d’un peu partout. Comme pour le vin, le terroir, le climat influent beaucoup sur la qualité de l’huile. C’est très pur, végétal et je trouve qu’il y a une forme de sensualité dans ce produit, par sa texture, son onctuosité, et la manière dont cela réagit aux aliments en fonction de la température.
Également l’odeur des fromages, qui me manquent beaucoup aux US. Enfant je petit-déjeunais avec du fromage ! Les fromages au lait de chèvre, de brebis, pour moi cela a une odeur de réconfort aujourd’hui.
Une odeur de voyage
L’Afrique du Sud. On m’avait d’ailleurs prévenu : l’Afrique c’est avant tout une odeur, qui te saisit dès que tu sors de l’avion. Et effectivement la première fois que je suis allé en Afrique du Sud, j’ai de suite été envahi par cette odeur, pas évidente à décrire, quelque chose qui se rapproche du foin coupé, de l’herbe sèche, très puissante. Je suis d’ailleurs retourné au Kenya récemment, et bien que le continent soit vaste, j’ai retrouvé cette odeur. J’ai d’ailleurs à chaque fois l’impression de la ramener avec moi quand je rentre !
L’odeur d’un lieu
La maison familiale évidemment. J’ai une maman obsédée par l’hygiène donc son St.Marc au pin des Landes est une véritable signature olfactive ! Plaisanterie à part, il m’arrive d’en ramener des bouteilles aux Etats-Unis pour raviver ce souvenir.
Sinon j’adore l’odeur des églises. J’y vais dès que je peux, passer un moment au calme, et sentir cette odeur d’encens, de vieux bois, une odeur un peu poussiéreuse aussi. C’est une odeur assez rassurante, et c’est amusant car c’est la même à peu près partout.
Une odeur préférée
Assez instinctivement je dirais l’odeur de mon fils, mais c’est assez difficile à expliquer ou même à décrire. C’est une odeur un peu animale, quand je rentre de voyage j’aime retrouver l’odeur de ce petit animal (rires) !
Une odeur détestée
Le linge mal séché, cette odeur d’humidité, de chien mouillé. Je lave d’ailleurs mes serviettes de bain tous les deux jours avec du bicarbonate de soude, je suis un peu obsédé par cela !
L’odeur de la musique
Pour moi cela dépend de l’expérience, de comment la musique est écoutée : en concert, chez soi avec un vinyle, en se baladant avec des écouteurs, à la télévision, en club, … Et chaque style de musique fait aussi appel à des odeurs différentes.
Chez moi j’adore écouter différents styles de musique, cela me sort de l’univers du club, ça m’apaise, cela me permet aussi d’apporter d’autres influences à ma musique. Notamment le jazz des années 50/60, l’univers des crooners, Chet Baker, Julie London, … Pour moi cette musique a l’odeur des vieux vinyles chinés, que tu sors de leurs pochettes, avec une odeur de papier.
L’odeur de la musique électronique
Je travaille dans des studios de musique depuis très longtemps, et tous les studios sentent la même chose, cette odeur d’appareils électriques, de poussière chaude, comme les vieilles télévisions, c’est une odeur que j’adore. Gamin j’aimais démonter les machines et sentir l’odeur des circuits électroniques. Pour moi c’est vraiment l’odeur de la musique électro.
Son rapport au parfum
J’ai toujours aimé me parfumer, et je change souvent de parfum en fonction de l’humeur dans laquelle j’ai envie de me plonger. Par exemple quand je pars en voyage, je mets souvent le Snif Me d’Ugo (Charron), j’adore aussi les parfums Hermès, notamment ceux de la collection Colognes que je collectionne, L’eau d’orange verte, L’eau de citron de noir, L’eau de pamplemousse rose, L’eau de basilic pourpre. Il y a un côté sport dans celui-là, le porter me motive avant d’aller en studio !
Particulièrement attentif à son environnement sensoriel, Oliver confie d’ailleurs travailler de manière synesthésique en concevant sa musique comme une architecture, avec des volumes, des couleurs, des formes. Cette capacité à combiner des sens très différents est selon lui quelque chose qui peut aussi s’appliquer à la composition olfactive.
Tout en gardant à cœur de continuer à voyager, à rencontrer des gens, et à proposer des shows chaque week-end, Olivier travaille actuellement sur un nouvel album dans lequel il souhaite essayer d’encapsuler l’ADN de la Floride, de Miami, la culture Art déco de la ville, l’influence tropicale. Ayant gardé l’habitude de composer fenêtre ouverte, son travail s’inspire actuellement des palmiers qui l’entourent, des jasmins, de l’odeur de l’océan : « Chaque album est un peu un état des lieux de la personne que nous sommes à un instant T. Je vais essayer de faire que cet album retranscrive au mieux la personne que je suis aujourd’hui, à 48 ans, à Miami ! »
Rodriguez Jr. – Calypso [Mayan
Warrior – Mexico]
