La Galerie Olfactive de Suzy Le Helley

« Je ne viens pas du Sud-Est, plutôt du Sud-Ouest, des Pyrénées ariégeoises, petit coin perdu de France, très nature, où j’ai baigné toute mon enfance dans les jardins et les potagers. » c’est ainsi que Suzy répond lorsqu’on lui demande d’où elle vient.
C’est assez tardivement, au moment où l’on doit choisir une orientation au lycée que, grâce à un professeur de chimie qui a la bonne idée de lui parler des métiers du parfum, Suzy aura une révélation sur son choix de carrière. N’étant pas issue d’une famille de parfumeur, elle se renseigne sur le cursus à suivre et, suite à une Terminale Scientifique option Arts plastiques, obtient un DUT de chimie dans le Sud-Ouest, une licence à Versailles et intègre l’ISIPCA promotion 2012/2014 en apprentissage en évaluation fine fragrance chez Mane Paris.
Cette expérience en évaluation lui plaît beaucoup, découvrir le marché, connaître les inspirations, suivre les nouveaux lancements, être au contact des parfumeurs, appréhender leurs différentes manières de créer, « mais je savais déjà que je voulais être de l’autre côté du bureau ! » dit-elle.
Ainsi, après l’ISIPCA, elle rejoint Symrise en Allemagne pour un stage de six mois auprès des parfumeurs techniques à la fin duquel ces derniers proposent de la former en interne. En parallèle Suzy rejoint l’école interne de parfumerie Symrise à Holzminden.
Après un peu plus de quatre ans en Allemagne, elle rentre à Paris, reprend le bureau d’Evelyne Boulanger, fraichement retraitée, et démarre en tant que parfumeur technique sur les reformulations fine fragrance. Ayant à cœur de rejoindre tôt ou tard la partie créative, sa rencontre avec son voisin de bureau Maurice Roucel y sera pour beaucoup : mentor de cœur avant de le devenir officiellement, tout comme sa seconde voisine de bureau, Annick Ménardo, qui arrivera peu de temps après. Après deux années en parfumerie technique, Suzy passe donc en création, mentorée, à leurs demandes, par Maurice Roucel et Annick Ménardo, tous deux maîtres parfumeurs : « Je me sens très chanceuse que ce soit eux qui aient bien voulu me partager leur expérience, ils n’ont pas peur de transmettre. »

« S’il y a un film que je pourrais regarder tous les jours jusqu’à la fin de mes jours c’est Gladiator ! Parce que Russell Crowe, qui est un acteur que j’adore, parce que Ridley Scott qui est un réalisateur que j’adore, parce que la bande son, que je trouve extraordinaire et que j’écoute en playlist. Je trouve qu’Hans Zimmer est un génie des musiques de films.»

Pour Suzy, le héros joué par R. Crowe incarne un certain idéal masculin, avec des valeurs de famille, d’amour, de respect. et une histoire de revanche qui reflète un peu la vie :  « C’est un peu bizarre de dire que j’aime les fins tragiques, parce que je suis plutôt quelqu’un de super optimiste, mais la vie est dure, les happy ending je trouve ça un peu fake. »

« Les artistes que j’aime ne sont généralement pas très connus, car ce qui m’inspire c’est presque plus l’artisanat d’art que l’Art. » , raison pour laquelle Suzy aime particulièrement le Musée du Quai Branly où différentes civilisations sont représentées à travers des œuvres simples, dans des matériaux pas forcément très luxueux  : « J’adore l’art primitif, l’art tribal. Je suis très impressionnée par les gens qui ont le talent de mettre en lumière la matière. »

Amélie Patry (photo) fait partie des artistes potiers que Suzy apprécie particulièrement, tout comme Benoit Audureau ou Lola Moreau, parce qu’ils vont chercher leur terre, leurs couleurs, font leurs pièces à la main : « c’est de l’usuel, de la vaisselle, mais pour moi ces pièces sont des œuvres d’art en elles-mêmes. »
Lors de l’expo Brancusi, Suzy a également aimé l’intemporalité des pièces tantôt réalisées dans des matériaux précieux ou simplement dans de la pierre et qui véhiculent une sorte d’intemporalité : « J’aime le fait de se dire que c’est intemporel, que cela pourrait dater de la Préhistoire ou aurait pu être fait hier, je trouve que c’est quelque chose que l’on n’obtient presque qu’avec ces arts primitifs, quelque chose d’instinctif, non impacté par les tendances. » Ainsi les potiers, les céramistes, les vanniers, les personnes qui travaillent le cuir ou encore le bois représentent pour Suzy une forme d’art qu’elle affectionne tout particulièrement.

Si elle ne devait en choisir qu’un, le peintre que Suzy choisirait serait Jérôme Bosh.

Peintre hollandais du XVème s., rattaché au mouvement primitif flamand : « Il y a beaucoup de détails dans ses tableaux. J’aime me poser devant une œuvre et essayer de comprendre l’histoire qu’il y a derrière. Dans Le jardin des délices notamment (photo), un de ses triptyques les plus connus, il y a énormément de personnages et il se passe beaucoup de choses, des plus banales aux plus perchées. A la manière d’un Dali, c’est intéressant d’essayer de comprendre ce que l’artiste a voulu dire. »
Récemment, pour la jeune marque de parfum Hellenist, Jean-David Jacoby a demandé à Suzy d’interpréter olfactivement Le bain de Diane : on y voit la déesse et ses nymphes, dans l’eau, en train de se baigner, dans une forêt où le dieu Pan les surprend se cachant dans leur nudité. Par transposition olfactive, A l’ombre d’Artémis présente donc des notes rosées, symbolisant la peau des nymphes, aqueuses, très vertes, avec une note boisée un peu chypre, et figue pour évoquer la Grèce et coller au concept de la marque.

Symrise propose régulièrement à ses parfumeurs des collaborations artistiques sous forme d’exercice créatif. Lors de l’un de ces projets, Suzy a travaillé avec le photographe malgache à la renommée mondiale Pierrot Men.

Passionnée par Madagascar, Suzy l’est tout autant par cet artiste qui, comme Sebastião Salgado photographe brésilien, travaille beaucoup le noir et blanc.
Suzy a choisi deux photos de son portfolio qu’elle a interprétées olfactivement. La première, qu’elle s’offrira plus tard, représente une vanille sauvage qui grimpe sur un arbre, en noir et blanc (photo) : « Cela ressemble à une molécule, c’est assez bizarre, j’adore cette photo ! J’en ai fait une vanille verte, très résineuse. Sans cette photo je n’aurais jamais créé cette note. »
La seconde photo s’appelle Véronique au coin du feu, c’est une de ses rares photos couleurs. Elle représente sa cuisinière, avec son gros pot en fonte, devant sa gazinière à feu nu : « Je trouve les visages malgaches magnifiques en photographie, comme les visages indiens, Véronique est super belle sur cette photo. Quand je l’ai vue cela m’a rappelé l’eau de riz brûlé qui est servie à table à Madagascar : ils font cuire le riz à feu nu, évidemment il accroche au fond des casseroles, alors pour nettoyer, gratter les casseroles, ils y font bouillir de l’eau, ce qui la rend potable. Cela donne une eau noire qu’ils filtrent et servent à table avec le repas et qui a un goût de riz fumé, avec un côté café, torréfié qui s’additionne au goût du riz. J’ai donc créé un parfum autour de cette eau de riz brûlé. »

Attirée par les textures, les matières, mais aussi la botanique, Suzy a également collaboré avec Marianne Guély, qui a créé pour la maison Symrise une œuvre pensée comme une composition florale et végétale, mêlant du bois de cèdre à de la pierre d’albâtre et du papier sculpté : « Typiquement ça c’est le paradis pour moi, c’est à la fois une artiste, mais aussi une artisane, elle est très proche du papier, capable de te dire si c’est un papier qui vient d’Italie ou d’ailleurs ! »

De cette œuvre, Suzy a créé Hybride, une note florale non identifiable. Les fleurs en papier présentes sur la structure n’étant ni définies ni reconnaissables, Suzy a choisi de reprendre toutes les grandes fleurs de la parfumerie en se disant « ok si je devais faire un jasmin avec trois ou quatre matières premières, qu’est-ce que j’enlèverais pour que cela ne sente plus le jasmin ? » Même exercice avec la rose, la fleur d’oranger, etc, pour finalement refaire une fleur avec tout le reste. Certaines matières étant communes d’une fleur à l’autre, la formule était très courte, seulement vingt matières premières auxquelles elle a ajouté un fond boisé minéral et légèrement champignon, pour évoquer les blocs d’albâtre sur le tronc.

Seule élève de la filière scientifique en option Arts Plastiques, élève à l’ISIPCA prenant des cours d’Art Plastiques tous les jeudis soirs, puis jeune parfumeure ayant suivi quatre mois de cours du soir aux Beaux Arts, la créativité de Suzy Le Helley est indéniablement nourrie de toutes ces influences : « Je dessine toujours un peu, pour moi, de manière tout à fait amateur. C’est une forme de libération, de déconnexion, dans le sens ou on ne pense à rien d’autre que ce que l’on met sur sa feuille. C’est assez plaisant. Et finalement je pense que tous les métiers artisanaux, qui font se concentrer sur une tâche minutieuse, cela permet de ne pas penser au reste, à ce qui se passe autour de soi. »

Pour autant, en tant que Parfumeure, si la démarche est artistique lorsque la création est libre, Suzy modère ce point de vue dans le cadre d’une création pour un client avec un cahier des charges très défini : « Je pense sincèrement que quand tu as une idée, que tu es convaincu, que tu as ta vision, et que tu sais exactement ce que tu as envie d’en faire, c’est une démarche artistique. Là où cela devient plus difficile c’est quand tu te confrontes à des clients qui ont également leur vision, leurs envies, leurs attentes. Je remercie d’ailleurs Annick Ménardo dans sa formation qui m’a toujours encouragée à donner ma vision au client et à avoir un échange pour ne pas partir dans une direction qui ne me correspond pas. Donc artiste du parfum, oui et non. L’important c’est d’avoir une idée, après il faut que le client adhère à cette idée. Personnellement je préfère mille fois que ma proposition soit sortie d’un projet car jugée trop créative, plutôt que de faire ce que l’on me demande pour arriver à quelque chose qui ne me corresponde pas. »

Un grand merci à Suzy pour sa passion, sa simplicité et ses convictions mais aussi et surtout pour sa disponibilité et sa confiance.