
Originaire de Malaisie, Shyamala rencontre la parfumerie par hasard. Le brassage culturel de ce pays, colonie portugaise, puis hollandaise et anglaise, où se côtoient les cultures malaise, chinoise et indienne, ainsi que les plantes, les épices, les fruits qui leur sont associés, éveille ses sens dès son plus jeune âge.
Suite à des études d’ingénieur chimiste en Angleterre, elle rentre en Malaisie pour chercher du travail. Ayant à cœur de continuer à voyager, elle répond à une annonce dans le journal qui recherche des candidats diplômés en chimie et disponibles pour travailler à l’étranger.
Suite à deux entretiens, des tests olfactifs, un échange avec un parfumeur américain qui travaillait pour Givaudan Roure (aujourd’hui Givaudan) à Hong Kong, Shyamala est sélectionnée afin d’intégrer leur équipe. La société quitte Hong Kong pour Singapour, petit bureau alors composé de quatre à cinq parfumeurs. L’objectif de l’entreprise est de recruter des locaux, afin de les former au métier de parfumeur et réduire ainsi le nombre d’expatriés : « J’étais au bon endroit au bon moment ! Le feeling est bien passé. J’ai eu un troisième entretien avec le responsable de la création et trois ou quatre mois après je commençais ! »
Du laboratoire à l’usine en passant par le marketing, Shyamala débute son apprentissage en travaillant pour différents services ce qui lui permet d’acquérir une vision globale du process. L’école Givaudan étant très prisée (seulement trois ou quatre places par an), elle doit patienter une année avant de pouvoir l’intégrer, année durant laquelle elle se consacrera à l’évaluation. Ses voyages professionnels lui ouvrent encore d’avantage l’esprit au mélange de cultures : « En Asie il y a les chinois de Chine, les coréens, les japonnais, qui ont des goûts totalement différents du sud avec l’Indonésie, l’Inde, ou encore les Philippines. » Après un an passé à Hong Kong, elle rejoint l’école de parfumerie à Grasse où elle développe encore d’avantage son amour pour les plantes et les matières premières naturelles. Quand Shyamala arrive à Paris, elle quitte Givaudan pendant un temps pour raisons personnelles, travaille dans le sourcing, puis intègre la société japonaise KAO en tant que parfumeure cross-categories. Après huit années très formatrices au sein de cette petite structure, entourée et formée par des parfumeurs rigoureux et passionnés tels que Emmanuel Lafosse, Michel Bagaini et Waclaw Herzog, et alors que KAO quitte Paris pour Barcelone, Shyamala rejoint Givaudan Kleber en 2006. Elle travaille tout d’abord sur les extensions de lignes puis rejoint l’équipe Fine Fragrance quelques mois plus tard : « Il y a des gens qui sont dans la parfumerie parce qu’ils aiment le parfum, moi c’est parce que j’aime l’acte créatif, c’est ce dont j’ai besoin, ce qui m’anime. Quelque soit le support, j’aime la démarche de création. »

Grande fan de Baryshnikov, Shyamala a toujours aimé regarder la danse : « A Paris, je me régale avec les spectacles du Théâtre de la Ville. J’y ai notamment découvert Pina Bausch, j’ai vu son spectacle sur le Japon et j’ai eu la chance de la voir sur scène avec sa troupe. »
L’univers, les couleurs, la mise en scène des spectacles de cette artiste lui parlent tout particulièrement : « Dans le premier spectacle que j’ai vu, les danseurs avaient des costumes avec des couleurs très marquées, des pétales de roses tombaient sur scène, il y avait quelque chose de très fort dans la mise en scène, c’était musical mais aussi visuel. Il ne s’agit pas d’une danse faite pour être jolie mais plutôt pour voir et sentir les émotions. C’était une performance. »
La parfumeure raconte que chaque spectacle était salué par une standing ovation : « Il y avait des danseurs de tous horizons, notamment une danseuse indonésienne, Ditta Miranda Jasjfi, et une indienne, Shantala Shivalingappa, que j’ai vue plus tard en spectacle solo. Le mélange de tout cela me touche, ce sont plus que des danseurs, ce sont des acteurs, des interprètes, et ça c’est fantastique. »
Lors de ses voyages à New York, Shyamala se rend aussi régulièrement au Lincoln Center, où elle a apprécié le travail de Wayne McGregor, qui travaille aujourd’hui également pour l’Opéra de Paris, mais aussi celui de Christopher Wheeldon et Anna de Teresa Keersmaeker.
Très attachée à la culture de ses origines, elle est également particulièrement touchée par le travail d’Akram Khan : « A la fois anglais, indien et bangladais, il parle beaucoup de l’exil à travers sa danse, cela me touche énormément. »
Grâce à la danse, Shyamala découvre beaucoup de musiques, les deux arts étant liés par un lien très étroit. Beaucoup de spectacles de Wayne McGregor sont sur des musiques de Max Richter : « J’adore son univers, sa musique. Je ne l’ai pas rencontré mais au travers des interviews qu’il a pu donner c’est quelqu’un qui reste très humble, mais qui pour moi est un génie, très simple dans sa musicalité, parfois un peu répétitive, mais grâce à laquelle il procure des émotions très fortes. Finalement tous les artistes que j’admire sont des gens qui arrivent à me procurer des émotions. »
Philippe Glass, Steve Reich, font aussi partie de ses coups de cœur : « Pour moi c’est toute une famille d’artistes, un courant. »
Opening, The Glassworks, interprété par Vikingur Olafsson est un de ses morceaux favoris : « Les pièces de Glass sont assez répétitives et peuvent paraître un peu lassantes pour les gens qui écoutent, mais Olfasson est un musicien qui le fait avec beaucoup de nuances et de douceur. »
Sergueï Paradjanov et Amit Dutta sont certainement les deux réalisateurs les plus marquants de l’univers cinématographique de la parfumeure.

The color of Pomegranates (Les couleurs de la grenade, en Français) de Paradjanov est un de ses films préférés : « C’est magique, très centré sur l’esthétique. C’est coloré, graphique. Cela fait entrer dans une forme de transe car c’est très long mais comme il y a peu de dialogues, on peut imaginer sa propre histoire. »
De par ses origines malaise et indienne, le cinéma indien tient naturellement une place toute particulière dans sa vie : « Je n’aime pas trop Bollywood, mais le cinéma indien d’auteurs, qui parle de la dureté de la vie, de la place de la femme, des castes, cela me touche beaucoup. C’est ma culture, c’est la vraie vie. »
The man on the moon, avec Jim Carey, est un film qui a aussi marqué la parfumeure et qui s’inspire d’une chanson de REM, que Shyamala apprécie beaucoup également.
Abonnée à Mubi, elle aime les films peu connus, moins commerciaux, tels que certains films italiens de Visconti, le cinéma de Scorsese et sa trilogie mise en musique par Ravi Shankar (père de Nora Jones), mais aussi Noam Baumbach et sa série de films sur la jeunesse new-yorkaise et son film Frances Ha avec Greta Gerwig, dernier coup de cœur de la parfumeure.

Poète et écrivain indien, Rabindranath Tagore est également peintre et musicien. C’est son autobiographie qui a le plus marqué Shyamala : « C’est la plus belle des poésies pour moi. A un moment donné j’avais photocopié certains paragraphes et les avais collés au mur de mon bureau tellement cela m’inspirait. »
Il y a notamment un passage où il évoque la migration des oiseaux, le moment où ils disparaissent, celui où un ou deux reviennent parfois, et il compare cela à son amour pour une femme : « Parfois des gens arrivent dans ta vie, t’apportent énormément, et un jour avec tristesse tu leur dis au revoir, mais cette âme reste toujours en toi. Je ne le dis pas aussi joliment qu’il l’a écrit, mais c’est magique, le livre est rempli de cela, c’est un vrai poète. »
Si la Malaisie est son pays d’origine, la France son pays d’accueil, où elle a construit sa famille, Shyamala est également très attachée à la Grèce, son pays de cœur. Sa lecture du moment, Le colosse de Maroussi, raconte un voyage à Athènes et à Corfou : « Il décrit les gens en Grèce tels que je les vois. Cela me touche. C’est un livre que je lis doucement, pour le savourer. »
Si Shyamala a eu l’occasion de travailler des projets liant art et parfum tels que le parcours olfactif du Musée de la Piscine de Roubaix en collaboration avec Christian Astuguevieille, alors directeur de la marque Comme des garçons, ou encore lors de la collaboration entre Givaudan et le Musée des Beaux-Arts de Lyon, elle se pose souvent la question du positionnement du parfumeur en tant qu’artiste : « Il y a une démarche artistique au début, mais quand tu travailles pour que ce soit vendu, pour moi ce n’est plus artistique. » Ainsi, elle considère son métier plus comme une démarche artistique qu’un acte artistique : « Je suis incapable de dire que je suis une artiste, je n’ai pas cette prétention. Un artiste comme Picasso, ou Van Gogh donne une vision très personnelle à travers son œuvre. Je reste très humble vis à vis des artistes, tous ceux que j’ai cités, les écrivains, les cinéastes… C’est peut-être mon côté asiatique ! »
Je tiens à remercier chaleureusement Shyamala pour sa confiance et pour avoir accepté de partager son univers avec passion, simplicité et bonne humeur.
